On dit souvent qu'une personne peut détruire une équipe. Je me demande parfois si elle ne révèle pas simplement tout ce que l'organisation n'ose plus regarder.
Le collaborateur qui monopolise la parole. Celui qui crée des tensions. Celui qui décourage, qui fait partir les autres. Mais une question me revient souvent : pourquoi une seule personne possède-t-elle autant de pouvoir ? Et surtout... pourquoi l'organisation le lui laisse-t-elle ?
Ce que nous enseignent les recherches
Roy Baumeister, avec ses travaux sur le biais de négativité, montre qu'une expérience négative marque davantage les esprits que plusieurs expériences positives. Une seule personne peut ainsi occuper une place disproportionnée dans la perception d'une équipe.
Elaine Hatfield, sur la contagion émotionnelle, montre que le cynisme ou la colère se propagent rapidement dans un collectif lorsqu'ils ne sont ni nommés ni régulés. Amy Edmondson rappelle qu'une équipe cesse progressivement de s'exprimer lorsqu'elle ne se sent plus en sécurité pour partager ses désaccords.
Mais un autre phénomène me paraît tout aussi intéressant : certaines organisations continuent de protéger des collaborateurs dont les comportements fragilisent le collectif, parce qu'ils sont jugés indispensables — expertise rare, projet stratégique, excellents résultats.
La compétence technique peut devenir une forme d'immunité. Les résultats individuels peuvent masquer un coût humain considérable. Une culture ne se définit pas uniquement par les comportements qu'elle valorise. Elle se définit aussi par ceux qu'elle choisit de tolérer.
Mon point de vue
Pendant longtemps, j'ai entendu cette phrase : « Cette personne détruit toute l'équipe. » Avec le recul, je ne suis plus certaine que ce soit toute l'histoire. Je me suis souvent demandé pourquoi une seule personne parvenait à prendre autant de place — parce qu'elle impressionne, parce qu'elle obtient d'excellents résultats... ou parce que personne ne dispose réellement du pouvoir de remettre la situation en question ?
J'ai rencontré des managers qui identifiaient une situation préoccupante, la documentaient, alertaient — sans pouvoir réellement intervenir, parce que la décision appartenait à un niveau supérieur. Des managers qui voyaient leur équipe s'épuiser, tentaient de la protéger, et pourtant se sentaient démunis, parce que la personne concernée était jugée trop stratégique pour qu'on s'en sépare.
Alors l'organisation hésite. Elle reporte. Et sans toujours en avoir conscience, elle envoie un message extrêmement puissant : les comportements deviennent négociables lorsque les résultats paraissent suffisamment importants.
Pendant ce temps, toute l'équipe observe, comprend, adapte ses propres comportements. La confiance diminue. La parole devient plus prudente. Parfois, les meilleurs collaborateurs finissent même par partir.
À mes yeux, le véritable sujet n'est donc pas seulement celui des personnes toxiques. C'est celui du pouvoir que les organisations leur accordent — un pouvoir qui ne vient pas uniquement de leur personnalité, mais de tout ce que le système accepte, reporte ou choisit de ne pas traiter.
Une organisation ne révèle pas seulement sa culture à travers les valeurs qu'elle affiche. Elle la révèle surtout à travers les comportements qu'elle accepte... et ceux qu'elle décide enfin de traiter.
Le pouvoir des personnes toxiques, on en parle ?
Sources & références : Roy F. Baumeister et al., Bad Is Stronger Than Good (biais de négativité) ; Elaine Hatfield, John T. Cacioppo & Richard L. Rapson, Emotional Contagion ; Amy Edmondson, The Fearless Organization ; Bennett & Robinson, Counterproductive Work Behavior ; Edgar H. Schein & Peter A. Schein, Organizational Culture and Leadership.